Les aventures bloutchées du capitaine Golbert

Golbert, capitaine du Gros Albert, navire marchand transportant à bonne allure sa cargaison de quelque 1000 tonnes de titane, contemplait le noir espace à travers un hublot. Par endroit le choc de poussières faisait grésiller le bouclier et ces petites lumières vives avaient quelque chose d'hypnotique pour le vieux marin et ceci d'autant plus que son organisme était loin d'avoir éliminé toute la boutchmine qui avait franchie la barrière encéphalique. Intrigué par les phénomènes de réfraction, il intercala son verre encore à moitié plein entre son œil plus très sûr et le hublot.
Il en était là quand Gilbark Vak Baloust se fraya sournoisement un chemin à travers l'entrebâillement de la porte de la cabine et vint se poster juste derrière son supérieur avant de l'avertir de sa présence d'un vigoureux « Capitaine ». Le verre chût et se brisa, ce qui contraria fort Golbert.
« Bloutcheudieu ! Que me déranges-tu vilement ?
- Nous approchons de Bellissima, capitaine ! »
Golbert n'aimait pas Gilbark, non parce que c'était un Baloust, mais… Oui, le fait que Gilbark fut un Baloust était intiment lié à ce sentiment, ce qui contrariait le brave capitaine, car justement c'était un brave homme. Il faut bien comprendre que les Balousts sont trop étranges pour inspirer confiance. Par exemple le nom de leur langue est « Tar Tak », qui signifie littéralement « parler le Tar Tak », « Tar » voulant dire « parler » et « Tak » étant une abréviation de « Tar Tak ».
« Voka boulo ! Je le sais bien ! »
Golbert venait ainsi d'insulter mortellement son lieutenant en Tar Tak, « voka » signifant « boulo tap » et « boulo » signifiant « voka tap », « tap » étant un synonyme de « voka boulo », ce qui perturbe fortement l'esprit logique d'un Baloust, sans pour autant que quiconque n'ai jamais compris la signification réelle des mots en question. Les Balousts sont malgré tout humains, cela va sans dire, et pour être plus précis, ils ont un aspect parfaitement normal quand ils ne sont pas maquillés en clown, ce qui ne leur arrive à vrai dire jamais.
« Capitaine ! Je suis désolé de vous avoir interrompu pendant que vous buviez un verre de…
- Lait.
- …Un verre de lait. Mais vous devez superviser la procédure d'atterrissage sans quoi nous nous écraserons. »
Le capitaine considéra quelques instants la possibilités, puis d'une vigoureuse dénégation de la tête il choisit finalement de donner l'ordre d'engager la procédure réglementaire. Si il s'écrasait, ces 1000 tonnes de titane seraient perdus pour la république, et la république en avait besoin dans sa lutte incessante pour la démocratie.
« Bien, engagez une manœuvre d'approche. En principe, pour économiser du carburant, on devrait pouvoir s'appuyer sur la gravité de ce satellite – à travers le hublot il pointa du doigt une tâche brune qui flottait dans l'espace à bonne distance si on tenait compte du fait qu'en réalité elle mesurait quelques milliers de kilomètres de diamètre.
- Oh vous savez, les ordinateurs feront tous les calculs pour optimiser le trajet. »
Quel petit impertinent. Décidément il ne l'aimait pas, surtout que cette pique suivait de peu un « vous devez superviser la procédure sans quoi nous nous écraserons » très dramatique mais totalement faux. Il était vrai que le capitaine ne servait plus qu'à donner des ordres que les ordinateurs auraient tout aussi bien pu décider par eux-même, mais ces prérogatives il y tenait comme à son tonneau de bloutch planqué dans le gros coffre métallique posé dans un coin de la cabine. Ce coffre fut d'ailleurs un mystère pour l'équipage pendant quelques heures, avant que la rumeur n'en dévoile le contenu, au grand désarrois de Golbert.
Il chassa d'un mouvement de la main son subordonné – en définitive il soupçonnait le Baloust d'être le dénonciateur – et revint à la contemplation des reflets sur son verre, tout en regrettant que cette contemplation dut se faire en direction du sol, là où il gisait brisé en mille morceaux, baignant dans un liquide bleuté.
« Ca alors, ces reflets sont forts jolis, commenta le capitaine. »
Les reflets étaient à présent éblouissant, et jaunes. Intrigué il vint à l'idée du capitaine, toujours un homme d'initiative, de regarder d'où pouvait provenir l'illumination et, les yeux plissés, il risqua un regard en coin en direction de l'espace, à travers le fameux hublot qui décidément est au centre du récit. Les boucliers étaient uniformément illuminés, parcourus par des vagues d'éclairs aux couleurs vives.
« Par la malemort ! »
Le capitaine oublia sur l'instant le verre de bloutch gâché et hurla de tous ses poumons :
« On est attaqué ! »
Sa pensée suivante était pour les incapables qui n'avaient pas su détecter l'approche ennemie. Les paroles qu'il eut pour eux furent couvertes par le hurlement de la sirène.

Il fallut peu de temps à Golbert pour atteindre le poste de pilotage, une petite salle encombrée de machines aux fonctionnalités plus au moins établies et pour laquelle les consignes de sécurité n'étaient que vaguement respectées – la gravité y était d'ailleurs très faible ce qui rendait tout mouvement brusque très problématique. Ce qui ne vint à l'esprit du capitaine qu'un peu trop tard, quand il s'était déjà cogné contre le plafond.
Les ordinateurs semblaient un peu dépassés par les évènements puisque les lumières qui n'auraient pas du l'être clignotaient avec la frénésie du désespoir. Les écrans montraient l'étendue du problème qu'ils avaient à affronter : le cargo était entouré par une escouade de dix chasseurs uniformément noirs qui dansaient un ballet incompréhensible et tiraient en tout sens.
« Hum, on dirait qu'ils ont adopté une formation aléatoire dite de Karf-Steinfer », murmura le capitaine en se massant une bosse douloureuse.
Une voix crachotante retentit alors :
« Baisse tes boucliers où on te fait sauter, on va aborder pour récupérer le titane ! »
La voix manquait d'assurance mais il y avait eu un indéniable travail pour la rendre méchante et Golbert ne pouvait qu'avoir du respect pour quelqu'un qui s'était donné tant de peine pour tenir son rôle. De toute façon les boucliers étaient en surchauffe et le générateur ne tiendrait pas bien longtemps, il fallait donc bien qu'il se rende. Les quelques membres d'équipage qui étaient à portée de vue, faisant semblant de vaquer à une tâche urgente indispensable à la survie de tous alors que les ordinateurs s'occupaient de tout, en avaient pris conscience et la peur se lisait sur leur visage. Le capitaine lui n'avait pas peur.
« Bien, nous obéissons, nous n'avons pas le choix. »
L'ordinateur de bord sembla comprendre et les boucliers s'abaissèrent. Les chasseurs n'abandonnèrent pas pour autant leur formation de Karf-Steinfer et à vrai dire Golbert commençait à se demander si les maîtres n'auraient pas renié l'interprétation que ces pirates avaient faite de leur théorie. Et ce qui devait arriver arriva, il y eu une collision entre deux chasseurs et les écrans montrèrent la violente explosion qui s'en suivit. Le cargo en fut ébranlé et, si ils n'avaient pas eu le pied marin, les occupants en seraient tombé. En réalité ils s'écroulèrent bel et bien au sol mais d'un commun accord, ils décidèrent de le passer sous silence, pour la beauté du récit qu'ils auraient à faire une choppe à la main quand ils seraient attablés au Bloutch Paradise.
La voix irritée du chef des pirates retentit à nouveau. Golbert se demanda si le fait qu'elle fut chevrotante était vraiment du à la qualité de la transmission.
« Vous avez eu tort de nous provoquer ! Je ne sais pas comment vous avez fait ça, mais vous paierez pour la mort de nos deux meilleurs pilotes ! »
La situation se présentait sous un jour meilleur si ce compliment n'était pas simplement là pour saluer la mémoire de deux incapables, mais qu'effectivement dans ce ramassis de crapules il n'y en avait pas de plus habile que ça pour manier le manche d'un vaisseau.

Il serait peut être amusant que quelqu'un d'autre la continue pour un paragraphe et ainsi de suite. C'est moins fatigant pour moi.

Par Sénateur Sidoine - 18/9/2000 à 23:40
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