6h30, l'air tranquille du matin vibre doucement sous l'impulsion ionisée de l'horloge murale, la radio se met en marche et Oujik émerge lentement de ses rêves dorés. Quelques secondes pour mettre en ordre ses idées, deux ou trois étirements bien allongés, un baillement de chat, un baiser sur les épaules d'Ojilie, sa femme, qui se lève plus tard que lui, puis Oujik se lève souriant, direction la salle de gym.
Quelle merveille, cette salle : en entrant, juste à droite, Oujik est parti pour une dizaine de minutes de course à pied pour rejoindre son cheval et galoper furieusement jusqu'aux pieds de cette falaise abrupte qu'il escalade dangereusement sans aucune sécurité, et à son sommet, il saute les bras en avant pour plonger 35 mètres plus bas dans cette mer en furie, où il fait quelques brasses pour lutter contre le courant avant de refaire surface au milieu de la salle. Et dire qu'elle tient sur 15m², cette salle ; Oujik est toujours étonné de retrouver dans ses équipements de sport personnels quasiment les mêmes sensations que celles qu'il éprouve en grandeur nature le week-end, dans les vastes plaines d'Aganippe ou les montagnes de l'Helicon.
Après ces quelques instants de sport, vient la douche.
C'est le deuxième plaisir du matin ; l'eau qui inonde son corps et le purifie lui donne aussi le tonus et la vigueur pour la journée. Il sait bien que l'élément liquide n'est fourni que pour l'agrément physique qu'il apporte à la peau, et que les nano-agents nettoyants, purifiants et revigorants sont émis dans l'air ambiant de la salle de bain par saturation gazeuse, mais il n'y pense pas, seule compte pour lui la dizaine de minutes passée sous le pommeau de cette bonne douche bien chaude.
Aujourd'hui, il ne veut pas sécher trop vite, et plus par envie que par paresse, il s'abstient d'enclencher le halo-séchant ; en simple caleçon, il veut sentir les dernières gouttes d'eau courir sur son corps en parcourant le jardin privatif intérieur en direction de la salle à manger. Les soleils d'Elide, par cet astucieux aménagement de miroirs diaphragmés, baignent de leurs rayons chaque maisonnée de l'immense ensemble immobilier abritant plusieurs milliers d'âmes. Le jardin est impeccable (quels jardiniers hors pair, ces domobots, depuis qu'on leur a téléchargé "la vie de Nicolas", aux éditions du Sénat), et Oujik y cueille les deux premières primevères du jour, qu'il offrira dans un geste délicat à Ojilie. Un moineau vient se poser sur son épaule et l'accompagne jusqu'à la salle à manger dans un chant ininterrompu de doux gazouillements.
Oujik trouve sur la table ce qu'il aime : du café chaud sans sucre, du pain fumant tout juste sorti du four, deux croissants à la laitue frais et un grand verre de jus d'oranges pressées ce matin. Il préfère tartiner lui-même ses tranches de pain de cette délicieuse crème de laitue, même si les domobots font bien les choses ; il faut dire qu'il les a bien programmés pour lui laisser une certaine liberté dans les gestes quotidiens. Il vérifie pourtant sur son domobot portable que ses instructions du jour sont bien enregistrées : il reviendra déjeuner ici avec sa femme.
La radio égrène ses titres de l'actualité, et parmi eux, le gel des relations diplomatiques décidé par l'Empire Inner contre Res Publica attire son attention : il demande des précisions, et aussitôt la chronique d'Ouran, l'Archonte Polémarque de l'Aréopage Quantique de l'InfoSphère, est diffusée. Il s'agissait d'un article diffusé dans Nouvelles Frontières, et émit sur les ondes de Radio Liberté, donnant ainsi une importance particulière à l'évènement en question. Le taux de popularité d'Ouran est indiqué en marge du programme, et depuis sa forte baisse de 21,5 points après sa démission de l'Epistature d'Hypérion, le baromètre remonte petit à petit ; il est actuellement à 61% d'opinion favorable. Suit toute une diatribe de l'opposition, et notamment un discours virulent d'Oktar à l'encontre de la fausse route d'Ouran dans le dossier diplomatique de l'Inner, mais l'heure tourne, Oujik écoutera les arguments d'Oktar plus tard. En attendant, il donne une note positive à Ouran sur son domobot portable, sa chronique lui a plu ; il sera toujours temps, avant minuit, de modifier sa note en fonction des critiques d'Oktar.
7h30, Oujik s'habille dans le dressing. La météorologie du quartier sud d'Aganippe a annoncé une température stable de 29° et un temps ensoleillé toute la journée avec une averse d'une heure à 16h30. Il sera à son bureau à cette heure-là, alors il ne revêt que ses sandales d'Oldée (il aime tant le cuir de cette région de la Calypso qu'il a fait importer directement toutes ses chausses), son bermuda vert salade et sa chemisette blanche. Tiens, Ojilie s'est réveillée, il entend le bruissement de sa chemisette de nuit et ses pas légers dans le gravier fin du jardin. Baiser tendre. Elle est en avance, mais pour rien au monde ne laisserait partir son Oujik sans son panier à salade, qu'elle aime préparer elle-même dans la cuisine chaque matin en sélectionnant les meilleures feuilles cueillies par les domobots.
Mais il est l'heure de partir à présent, Oujik place à son oreille son domobot portable, dans son dos son panier à salade, et s'engage dans les couloirs de verdure d'Aganippe vers le lieu de son travail.

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